Réponse à Romain

Cher Romain, j’avais entamé une réponse à ton message en commentaire, avant de m’apercevoir que cela nécessitait un développement qui justifiait une note à part entière que voici. Encore merci pour ton avis, qui constitue pour moi une base solide de discussion.

Je commencerai par « expédier » les aspects qui me semblent mineurs. Pour ce qui est d’être « manichéen », j’accepte le qualificatif malgré sa connotation. Dans une société de classes, il y a l’oppresseur et l’opprimé, toute tentative de nuance n’est finalement que poudre aux yeux. Les classes moyennes n’existent que par une tentative d’expliquer que la politique, « c’est plus compliqué que ça ». J’accepte donc le terme bons et méchants, mais pas dans une optique morale. Les « bons » sont bons politiquement, parce qu’en défendant leurs intérêts de classe, ils défendent la notion philosophique d’intérêt général. Les « méchants » sont méchants parce qu’adversaires objectifs de la classe opprimée.

Ce qui m’amène à te répondre sur la question de la caractérisation politique (du PS et des autres). J’oppose « droite républicaine » (PS, EELV et une partie de l’UMP-Modem) à la droite qui avance à visage découvert (UMP-FN), id est la droite de la haine comme fondement idéologique. Qu’est-ce qui distingue ces deux droites ? Deux choses, fondamentalement. D’une part, il me semble qu’il s’agit d’un style qui pousse les uns à la retenue et les autres à la surenchère vulgaire et grossière du « Casse-toi pauv’ con ! » D’autre part, les positionnements sur des questions de société, avec des partis pris plus libéraux chez les uns, tels que le mariage homosexuel, l’apologie du métissage, le droit des femmes etc. Mais sur le fond, tout le monde est d’accord, voit le capitalisme en horizon indépassable de la société, et vote la fleur au fusil le MES et là « règle d’or ». Finalement, ergoter sur ce qu’est politiquement le PS, c’est se bercer de l’illusion démocratique du pluralisme. C’est pourquoi l’important ici, c’est pour moi d’affirmer que le PS, dans ses choix idéologiques, est objectivement un ennemi de classe.

Passons à ce qui me paraît être le point important de la discussion. Pour résumer en vrac, tu invoques trois arguments qui me semblent relever de la même problématique. la question de la communication, la question de la stratégie et la question du fond idéologique. L’essentiel de ma position a déjà été exprimée dans ma réponse à l’excellent article de cridupeuple, je me contenterai donc d’enrichir mon propos. Je partage complètement ton avis sur la nécessité d’unité des forces progressistes, et j’espère qu’il n’y a eu aucun malentendu à ce sujet. Je suis le premier à penser que tant que nous nous battons entre nous, le patronat se frotte les mains. En revanche, je réfute l’idée d’une unité incluant le Parti Socialiste, qui est un parti bourgeois pro-capitaliste. Nous vivons une période de « recadrage » idéologique, la campagne d’entre deux tours de Nicolas Sarkozy en est la manifestation évidente dans le camp de nos adversaires. Dans cette perspective, il est exclu que le Front de Gauche, et principalement le PG et le PCF, participe à ce recadrage en courant après les idées social-démocrates de gestion « moralement acceptable » du capitalisme. Il n’est pas plus acceptable en ce début de XXIème siècle de penser le progrès social sous une forme réformiste. Les expériences historiques passées – Révolution Française en tête – et les participations du PCF à de nombreux gouvernements pilotés par le PS en ont largement montré les limites.

J’en arrive donc à ce qui me semble être notre véritable point de divergence. Tu écris : « Si nous devons, pour reprendre une expression restée célèbre “plumer la volaille socialiste”, il est impératif de ne pas s’en aliéner la base. Ça passe donc par la politesse et la courtoisie avec les militants PS, et avec une attitude positive vis-à-vis du gouvernement. » Le PS ne se combat pas de la même manière que le Front National, mais le PS doit être combattu. Ne pas s’aliéner les militants du PS, cela commence par les prendre pour ce qu’ils sont. Ils ne sont pas, pour reprendre l’expression de Marx, un « Lumpën-prolétariat » sans culture politique. Augmenter le SMIC, interdire les licenciements etc. est un discours susceptible de capter l’attention des plus malheureux, mais ce réformisme diluant n’a pas sa place dans un dialogue avec un militant socialiste. En effet, la bataille se situe ici à un niveau clairement idéologique. C’est pourquoi je conteste complètement la dichotomie entre stratégie et « philosophie ». On doit se demander plutôt quelle est la racine de la discorde entre « réformistes » et « révolutionnaires » du XXIème siècle. Au XIXème siècle, on n’y voit qu’une différence de moyens mis en œuvre pour mettre fin à la domination capitaliste. Aujourd’hui, il y a clairement d’un côté ceux qui sont pour la réduction des inégalités (encore que quand je vois Manuel Valls et DSK, j’ai des doutes) dans le cadre de la société bourgeoise, et de l’autre ceux qui sont favorables à la destruction pure et simple de la société capitaliste par l’abolition de la propriété privée des moyens de production, pour forger une société sans État et sans classes. C’est en réalité un affrontement de paradigmes, au sens où Thomas Kuhn l’expose – dans un autre cadre, certes – dans La structure des révolutions scientifiques. Plus précisément, je justifie mon analogie par la présentation par son auteur du concept d’incommensurabilité. En deux mots, Kuhn défend l’idée qu’on ne peut pas défendre les théories d’Einstein dans un cadre Newtonien, parce que les deux théories ne parlent tout simplement pas de la même chose, les paradigmes, id est notamment les postulats de départ sont en contradiction quasi-ontologiques. Le parti socialiste, spécialiste en stratégie, a bâti sa ligne actuelle sur la construction de concepts ineptes, aussi bien philosophiquement que politiquement, à coups de votes utiles et de distinction spécieuse entre capitalisme productiviste et capitalisme spéculatif. Mais, me diras-tu, Marx lui-même parle d’aristocratie financière, dans Les luttes de classes en France de 1848 à 1850. Certes, mais il démontre que cette aristocratie financière provoque la défaite de la petite bourgeoisie. On voit bien là que l’enjeu n’est pas pour les socialistes de combattre le capitalisme, mais de s’adresser à cette catégorie illusoire qu’est la classe moyenne, c’est à dire la petite bourgeoisie laborieuse qui a peur du déclassement social.

C’est pourquoi, en conclusion, j’estime que respecter les militants socialistes, cela consiste à démasquer systématiquement l’imposture idéologique de la Realpolitik gestionnaire de la rue de Solférino.

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Une réflexion sur “Réponse à Romain

  1. Luaces dit :

    Salut camarade,

    Quelques lignes pour dire à quel point je suis d’accord avec toi sur cette analyse.
    Pour me présenter succinctement je suis un jeune médecin généraliste et je bosse dans le Lot et Garonne. J’ai fait mes études à Bordeaux (je regrette d’ailleurs de ne pas t’avoir croisé ;))
    A ta différence je ne milite pas (plus) parce que je ne sais pas où aller. J’ai été proche de la ligue à l’époque de Bensaid, mais il y a au NPA un côté « gauchiste » qui me gêne. « On est pour la révolution idéale, mais dès lors qu’une révolution (imparfaite) a lieu quelque part on n’y apporte aucun soutien (Cuba, Vénézuela, etc.). Le PG est un parti réformiste et Mélenchon a expliqué à plusieurs reprises qu’il ne comptait pas rompre avec le capitalisme, d’ailleurs si j’ai bien compris Mitterrand est son modèle… Il en est de même du PCF, même si je sais qu’il existe des courants révolutionnaires, néanmoins minoritaires.
    Amitiés révolutionnaires

    Baptiste

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