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Ding Dong The Witch Is Dead…

Ça faisait longtemps que je souhaitais publier un article sérieux et sans mots grossiers. Alors j’en ai confié la tâche à mon copain Pierre. Il s’en tire avec brio même si quelques grossièretés persistent : Thatcher, Reagan, Le Pen… Bref, je lui cède la parole et le remercie sincèrement pour ce super boulot.

À tous les Étienne Lantier,

Il y a de ça une semaine mourait Margaret Thatcher. Un ami me demandait encore aujourd’hui ce qu’on pouvait en penser, tant les avis exprimés lors de son décès ont été divers et bien souvent diamétralement opposés. De cela, nous ne sommes pas étonnés. Nous savons depuis longtemps que la lecture du monde est question d’idéologie. Et parce que nous savons de quel côté nous sommes, nous savons quoi en penser. Et puisqu’il est l’heure des funérailles, nous savons qu’il est également temps de solder l’héritage.

De celle qui fût la première dirigeante des Tories ainsi que la première – et pour l’instant la seule – femme à occuper le poste de Premier Ministre du Royaume-Uni, beaucoup a donc été dit. Certains ont voulu en faire un symbole. Étonnamment, ceux qui mettent en avant le fait que Thatcher était une femme pour la célébrer ne sont pas forcément ceux qui portent le plus le féminisme dans leur cœur. Mais c’est après tout fort logique, de la part des laudateurs de celle qui déclara que « le féminisme est un poison », et qui passa son temps à « essentialiser » les femmes, elles à qui il faudrait confier une tâche si l’on veut être certain qu’elle soit menée à bien. Elle qui interdit également toute « publicité » de l’homosexualité

Que retenir de Margaret Thatcher donc ? Qu’elle fut l’incarnation même, comme Ronald Reagan outre-Atlantique, du virage néo-libéral qui s’est étendu sur les grandes puissances capitalistes au cours des années 80. Probablement personne n’a mieux qu’elle semblé incarner une idéologie au sein de la deuxième moitié du XXème siècle. L’incarner avec force, constance et fierté. Quand elle arrive au pouvoir en 1979, Thatcher est investie d’un mandat précis : en finir avec l’État et tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la protection sociale. Force doit rester à l’entreprise et à l’économisme : la gestion comptable prime sur tout autre aspect. Fini le conservatisme tranquille à la papa. Le Royaume-Uni doit changer, et ce, dusse-t-il se transformer en champ de ruines.

Son programme libéral, Margaret Thatcher va l’appliquer sans en démordre. Privatisations massives, coupes dans les budgets sociaux, réforme de la City accompagnant la libéralisation de l’industrie financière… Thatcher n’a cure des protestations et des syndicats. C’est même pire que cela : elle sait qu’il faut, pour accompagner la désindustrialisation massive du Royaume-Uni, détruire les organisations ouvrières héritées de dizaines d’années de luttes. Comme Ronald Reagan en 1981 avec les contrôleurs aériens, elle va donc engager une lutte à mort avec l’un des plus grands symboles de l’histoire ouvrière : les syndicats de mineurs.

minersstrike

Manifestation de soutien aux mineurs

Elle va donc annoncer la fermeture prochaine de vingt mines déficitaires, coïncidant avec la suppression de 20 000 postes. Et faire durer la grève. Le syndicat des mineurs, la National Union of Mineworkers (NUM), est rejoint par d’autres syndicats, notamment de dockers. Les ports se retrouvent totalement paralysés. Elle va alors menacer d’employer l’armée contre les dockers, rendre illégale les grèves de soutien aux mineurs, les piquets de grève devant les entrées d’usines… La police est employée pour empêcher les grévistes d’aller convaincre leurs collègues des autres mines de les rejoindre. La NUM se retrouve ainsi coupé de ses soutiens potentiels. En criminalisant l’action des mineurs, en la faisant durer le plus possible, elle joue la carte de la division au sein des mouvements ouvriers. Le parti travailliste s’éloigne des syndicats, la NUM se retrouve isolé, puis voit ses avoirs gelés, et, le temps passant, les travailleurs des puits non directement menacés de fermeture reprennent le travail.

Thatcher va également jouer la carte du pourrissement au sein même des collectivités de mineurs des puits. En laissant durer, en criminalisant la grève (il y aura plus de 11 300 arrestations), en faisant intervenir très régulièrement les forces de police, notamment pour escorter les non-grévistes jusqu’aux puits, elle sait qu’elle va durablement diviser les mineurs. Quand les derniers puits reprennent le travail, un an après le début de la grève, les mineurs n’ont rien obtenu. Leur syndicat est en lambeaux, le Labour a pris ses distances d’avec les syndicats, qui ne sont plus soutenus par l’opinion publique. Et plus que tout, c’en est fini des communautés de mineurs et de tout ce qu’elles représentaient. Ces hommes et ces femmes, qui avaient été parmi les premiers outre-Manche à mettre en place des mutuelles en prélevant sur leurs salaires, des lieux communs, qui avaient pris conscience de leurs intérêts de classe communs et de la nécessité de l’organisation pour leur défense, vont peu à peu disparaître du paysage économique et historique britannique.

Résultat de la politique thatcherienne ? Une production manufacturière qui ne retrouvera son niveau de 1979 qu’en 1990… année de son départ. Des régions entières minées par le chômage et tous les problèmes qui peuvent en découler (toxicomanie quasi épidémique, etc.). Une génération de jeunes chômeurs qui se dirigera en partie vers des groupuscules d’extrême-droite, notamment autour de la mouvance skinhead, qu’elle récupère à cette époque. Des inégalités qui augmentent massivement. Des services publics privatisés et dont la qualité du service s’est énormément dégradée.

Et cette politique jusqu’au-boutiste, Thatcher va la montrer également sur l’international, renouant avec un impérialisme décomplexé. La guerre coloniale des Malouines fera pratiquement 300 morts dans les rangs britanniques. Elle fera partie de ceux qui pousseront George Bush à la plus grande fermeté à l’égard de l’Irak après l’invasion du Koweit. Et surtout, elle se montrera sans pitié à l’égard des prisonniers nord-irlandais en grève de la faim pour exiger le statut de prisonnier politique. Dix d’entre eux mourront à Long Kesh dans l’indifférence la plus totale de la « Dame de Fer ».

BobbySands

Bobby Sands, un des dix irlandais morts à Long Kesh

Finalement, Margaret Thatcher sera contrainte par son propre parti de quitter le pouvoir. L’instauration de la poll tax, un impôt immobilier particulièrement injuste puisque sa valeur est la même pour tous, quels que soient le revenu et le capital, sera la goutte de trop. Face au mécontentement populaire, le parti conservateur la contraint à démissionner au profit de John Major.

La période Thatcher laissera cependant une profonde trace au Royaume-Uni. Non seulement, comme on l’a vu, sur le plan économique, mais également sur le plan politique. Le mouvement social organisé autour des syndicats ne s’en relèvera pas. C’est à peine s’il commence à renaître de ses cendres, notamment autour d’associations plus ou moins « apolitiques » et décentralisées. Le parti travailliste s’en est quant à lui durablement éloigné. Confronté au profond glissement à droite de la politique britannique, il finira par s’en accommoder dans l’espoir de retrouver le pouvoir. Tony Blair incarnera ce New Labour de l’aggiornamento, qui théorise une troisième voie entre le capitalisme et le socialisme, désormais considéré comme une volonté de lutter contre des « injustices sociales », et non plus un horizon à atteindre.

On raconte d’ailleurs que, lorsqu’on lui a posé la question de savoir ce dont elle était la plus fière, Thatcher aurait répondu « Anthony Blair ». Que l’anecdote soit apocryphe ou pas, peu importe. Reste cette constatation : la transformation radicale de la société a disparu du champ idéologique du principal parti de « gauche » britannique. Qui n’a fait que poursuivre le travail de libéralisation économique de la société entamé par Thatcher.

L’erreur fondamentale serait cependant de ne considérer l’héritage de Thatcher que sous un angle britannique. Si elle fut peut-être la meilleure représentante du néo-libéralisme et de l’impérialisme, elle incarne justement toute une vague qui s’abattit sur le monde occidental de dirigeants européens prêts à tout pour venir à bout des acquis ouvriers et pour accompagner le mouvement de désindustrialisation. Il faut se rappeler qu’à l’époque, Jacques Chirac comme Jean-Marie Le Pen revendiquaient leur proximité avec Ronald Reagan, pendant viril du tandem anglo-américain. Nous ne serons donc pas étonnés du communiqué du FN à propos du décès de Thatcher, louant sa politique libérale et son « anti-européisme ».

Il faudrait en effet n’avoir que peu de mémoire pour voir dans le FN un opposant à la politique thatchérienne. Il faudrait oublier qu’elle fût une amie proche de Pinochet, qui mit en place au Chili sous la dictature les mêmes politiques théorisées par Milton Friedman. Oublier qu’elle a soutenu le régime d’apartheid face à l’ANC et à Nelson Mandela qu’elle qualifia de terroriste. Ce serait oublier que le capitalisme s’accommode très bien de la dictature quand cela lui est nécessaire. Et que l’extrême-droite, elle, est une composante assumée des forces capitalistes. Il serait également étonnant de ne pas voir que Thatcher et sa politique restent un modèle pour certains. On s’en réclame d’ailleurs en Corée du Sud… Il faudrait ne pas voir le parallèle entre la grande grève des mineurs britanniques et la grève des mineurs espagnols : des hommes et des femmes qui se battent pour défendre leur emploi, leurs mines et toute l’économie de leur région. Des hommes et des femmes criminalisés, auxquels on oppose les forces de l’ordre, et parmi lesquels on attend tranquillement que des dissensions se fassent sentir. Comment ne pas voir que quand on réprimait les manifestations de mineurs avec la police montée au Royaume-Uni, on envoyait en France les voltigeurs lors des manifs étudiantes. Que les mêmes privatisations, la même libéralisation économique et financière ont eu lieu des deux côtés de la Manche. Que, partout en Europe, les partis sociaux-démocrates ont renoncé à la lutte des classes et à la transformation profonde  de la société.

Queen

Allégorie

Le testament de Thatcher, le voici, et il est écrit du sang des ouvriers. Margaret est dans la tombe, et nous regarde en riant.

Un merci tout particulier à Nicolas, Jérémie et Élise,

Bonus multiples :

  • Dans Là-bas si j’y suis, reportage au Pays de Galles chez des mineurs qui ont racheté leur mine à sa fermeture et sur l’importance des communautés de mineurs au sein du mouvement ouvrier.
  • Toujours dans Là-bas… une série sur les années 80. Pour se rappeler que Thatcher n’était pas seule.

Bonus Football : Les Reds de Liverpool rendent un bien bel hommage à Maggie.

Bonus Musical : From « Wizard of Oz » musical – Ding Dong the Witch is dead

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Margaret Thatcher, François Villon ou Pablo Picasso

Un de mes hobbies de glandeur internet, c’est de consulter la page Wikipedia du jour, et d’y regarder quels illustres personnages sont nés où morts ce jour là. Le 8 avril 1994, c’est le jour où on a trouvé le corps sans vie de Kurt Cobain, le chanteur de Nirvana. Mais d’après l’autopsie, il serait mort le 3 ou le 4. Ça ne compte pas.

Margaret Thatcher est donc morte un 8 avril. Je me suis toujours promis de rincer les copains à coup de champagne le jour de sa mort. Thatcher, c’est à mes yeux un des plus forts symboles de la guerre de classe. Il y a quelque chose de fascinant chez la « dame de fer ». Chaque fois que j’ai entendu ce cliché selon lequel les femmes apporteraient de la douceur en politique, je pense à elle, et je ris un peu jaune. Thatcher, ce n’est pas seulement cette figure de l’idéologie « TINA » (There Is No Alternative) avec d’autres figures bien sexy comme Ronald Reagan. Thatcher, c’est aussi l’image d’une bourgeoisie sauvage, revancharde, celle qui refuse à la classe ouvrière jusqu’au droit de se plaindre de sa condition.

Pablo Picasso - La Célestine (1903)

Pablo Picasso – La Célestine (1903)

Derrière l’illusion de la démocratie et de l’humour anglais, Thatcher, c’est le retour de l’esprit impérialiste, qu’il s’agisse de faire la guerre à l’Argentine ou de laisser crever Bobby Sands comme un chien. C’est l’exécution économique à tous les étages et sans négociations. Pour moi qui suis originaire d’une région minière, Thatcher représente ce qu’il y a de plus infâme. Parce que de manière toute irrationnelle, moi qui ne connais les mines que par les livres et les récits des vieux, je me sens solidaire des mineurs, qu’ils soient de Courrières, des Asturies ou d’Angleterre. Peut-être plus encore pour ces derniers, dont la lutte contre l’immonde Thatcher correspond à mon année de naissance. Thatcher, l’amie des dictateurs, est désormais froide. Comme son complice Pinochet, elle est morte sans jugement, sans jamais avoir été déclarée coupable de ses crimes contre la classe ouvrière.

Qu’on naisse ou qu’on meure, la date est toujours un hasard. Le 8 avril, on commémore la naissance de François Villon, de Jacques Brel, la mort de Pablo Picasso. Pas besoin de chercher longtemps pour trouver des hommes et des femmes de plus grande valeur que cette abjection qui porta le nom de Margaret Thatcher. Malheureusement, à voir l’austérité gangréner l’Europe, à voir en France le PS abandonner ce qui lui restait de gauche en votant l’ANI du MEDEF, on est en droit de craindre que Miss Maggie est bien vivante.

Bonus Nécrologie : Le 10 avril, nous célébrions le 94ème anniversaire de la mort du révolutionnaire Mexicain Emiliano Zapata. Aujourd’hui, nous célébrons le 36ème anniversaire du décès du poète Français Jacques Prévert.

Bonus Musical : Serge Reggiani (d’après un poème de François Villon) : La ballade des pendus.

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