Le jour où je me suis réveillé antisémite (j’ai pas aimé)

Ça s’est passé en début d’année, au travail. Un clash avec un élève, ça arrive de temps à autres, un peu plus souvent dans un bahut de banlieue parisienne – pas spécialement riche – au nord de l’Essonne que dans un établissement tranquille, dans un collège rural – pas spécialement plus riche – quelque part entre Marmande et Mont-de-Marsan. Ça n’a rien de plaisant mais pas question non plus de tomber dans les clichés du prof francilien vivant un enfer. Ce jour là, le ton est monté entre Ahmed (j’ai changé le prénom volontairement pour des raisons évidentes) et moi. Il avait merdé, je me suis fâché trop vite, j’ai pas lâché de lest. Je l’ai poussé dans ses derniers retranchements, ma supériorité intellectuelle (je le dis sans arrogance, j’ai plus du double de son âge) l’a obligé à prendre la posture de la victime, jusqu’à ce que ça tombe : « Vous faites ça parce que vous aimez pas les arabes. »

Mon sang n’a fait qu’un tour, et je le dis en toute franchise, heureusement que la CPE se trouvait à mes côtés pour calmer le jeu. Je l’ai laissé faire, car on était arrivé à ce point où la loi est le dernier rempart contre les réactions violentes. Depuis cet incident, Ahmed continue à me casser les pieds, à intervalles réguliers, mais au fond on s’aime bien lui et moi. À la veille de Noël, il m’a offert des chocolats.

racisme

Comme tout le monde, je n’apprécie pas trop les insultes que je ne mérite pas, même si mon ton provocateur m’y expose plus que de raison. Mais il est un type d’insultes que je ne suis jamais parvenu à tolérer à mon encontre : les accusations de racisme de toutes sortes. J’inscris dans cette catégorie toutes les accusations qui me paraissent corollaires : sexisme, homophobie, antisémitisme etc.

Pas question pour moi de faire une hiérarchie des victimes, mais l’accusation d’antisémitisme, dans la violence de l’insulte, c’est un petit plus d’infamie. Républicain, j’ai toujours été gêné par certaines expressions médiatiques du type « les juifs de France » (que l’on retrouve avec les autres religions, mais surtout avec les juifs, me semble-t-il). On serait donc « juif » avant d’être Français ? Et en tant que Français, les juifs constitueraient donc une catégorie homogène ? Tout cela me paraît hautement improbable. Je ne suis pas expert, mais s’il faut parler des juifs, je dirai que j’en ai rencontré suffisamment pour avoir trouvé parmi eux des types extraordinaires, des crétins, des marrants, des pénibles, des homosexuels et des homophobes, des mecs de droite, des mecs de gauche, des pratiquants, des pro-palestiniens etc. En d’autres termes, j’ai cru y trouver la même proportion de chaque trait de caractère présent chez les non-juifs. Pour cette raison, l’antisémitisme, comme les formes de discrimination évoquées plus haut, est une pensée nauséabonde qui a toujours dépassé mon entendement.

Drôle, mais malheureusement tellement vrai.

Drôle, mais malheureusement tellement vrai.

Au delà de ces considérations générales, il y a cette blessure collective des camps de la mort. Les miens aussi, communistes et autres résistants, y ont péri, bien que dans des proportions moins importantes. Et puis je suis assez vieux pour avoir eu de mes grands-parents le récit aussi vertigineux que sordide des rafles. Ce crime là était contre l’humanité, et quiconque se dit humain en est historiquement victime, par solidarité avec ceux qui n’ont eu à une époque pour unique tort que celui d’être né juif.

Monsieur Quatremer devrait savoir quelle peut être la blessure ressentie lorsque quelqu’un se contente d’insinuer qu’on est antisémite. Quand il flétrit ainsi mon camarade Jean-Luc Mélenchon, je ne sais plus comment interpréter les propos de Claude Askolovitch à son égard et que rapporte mon camarade du Cri du Peuple dans un de ces derniers billets, au prix de bien malsaines menaces de procès en diffamation de la part du gratte-papier de Libération. Quatremer a-t-il été blessé par ce rappel de Nathanaël, ou bien est-ce là un effet de tribune de la part de quelqu’un prêt à disqualifier ses adversaires en les accusant d’infamie ? Dans ce cas, au delà du coup blessant qu’il assène à l’un des nôtres, et donc à nous tous, il exprime son mépris des véritables victimes de l’antisémitisme.

Monsieur Quatremer a présenté des excuses après que Michel Soudais a publié sur Politis l’enregistrement invalidant le tombereau d’ordures qui s’est abattu sur nous ce week-end. Je salue cet acte, qui est propre à grandir celui qui le pratique avec sincérité. La blessure, elle, est intacte, et ma rancune à ce sujet sera tenace.

Cependant, je voudrais, pour conclure, m’adresser à mes « camarades » du parti socialiste. J’appartiens au même parti que Jean-Luc Mélenchon. J’ai conscience que ses prises de parole publiques engagent l’ensemble de notre parti, et m’engagent donc à titre personnel. Si le co-président de mon parti se rendait coupable de quelque infamie, je ne resterais pas les bras ballants. J’attendrais de lui des excuses, faute de quoi j’entrerais dans la logique du « c’est lui ou moi ». Par lucidité, je me dois donc de préciser que ce serait forcément moi qui déchirerait ma carte.

Le Parti Socialiste n’a présenté aucune excuse officielle pour avoir ainsi agrandi la horde des calomniateurs. J’attends les excuses d’Harlem Désir, de Frédérique Espagnac et/ou de David Assouline. D’ici là, sache une chose, camarade du parti socialiste, simple militant ou même « cadre » de bonne foi conscient de la gravité des insultes proférées. Je te tiens pour complice de celles-ci tant que tu n’auras pas présenté des excuses en ton nom. À ta place, je n’hésiterais pas à le faire, ou a minima à soutenir le camarade Mélenchon, comme l’ont fait Julien Dray et Pascal Cherki, adversaires politiques que je combats, mais militants, pour le coup responsables, que je salue.

Bonus historique : Jean-Luc Mélenchon, qui cite si souvent un certain Bronstein (tiens, ça sonne un peu juif comme nom !), est aussi un fervent héritier de Robespierre. À mon tour, l’extrait me paraît venir à point :

« [Les juifs] ne doivent pas être persécutés : ils sont hommes, ils sont nos frères ; et anathème à quiconque parlerait d’intolérance ! Nul ne peut être inquiété pour ses opinions religieuses, vous l’avez reconnu et dès lors vous avez assuré aux Juifs la protection la plus étendue. » (Discours sur le droit de vote des comédiens et des Juifs, 23 décembre 1789 à l’Assemblée Constituante)

Un grand merci à l’ami Stan pour son aide précieuse…

Bonus musical : La Ruda Salska – Unis

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9 réflexions sur “Le jour où je me suis réveillé antisémite (j’ai pas aimé)

  1. moi non plus… Comme je n’ai pas aimé être jeté dans le même sac d’infâmie que le FN par Huchon, ou de Pol Pot par Collomb… Toutes choses que les socialistes n’ont jamais réfuté. Et après ils s(étonnent, et s’indignent du mot salopards quand on nous a traités de bien pire….

  2. valerie-PG34 dit :

    le « Vous faites ça parce que vous aimez pas les arabes. » fonctionne comme le « vous êtes antisémite » . Ils ont pour but non avoué mais qui marche à merveille d’annihiler tout débat, et de rendre impossible toute argumentation sur le fond. C’est une muselière.
    Pour rappel cet excellent debat entre Alain Badiou/Eric Hazan co-auteurs de http://www.lafabrique.fr/catalogue.php?idArt=556 contre Alain Finkelkraut , video dispo ici : http://www.youtube.com/watch?v=wuW0ngOL700

  3. Jeanne DAUBEZE dit :

    Ce matin la suite sur France inter, Patrick Cohen en plus.
    Ce sera dur !

  4. […] cachée: conversation entre Jean Q et Jean-Michel A dans la nuit du dimanche 24 au lundi 25 […]

  5. […] aspirer à le devenir. Quand nous ne sommes pas en train de dévorer des enfants, nous pratiquons l’antisémitisme, et le reste du temps nous nous baignons dans le sang de nos ennemis. Depuis le bolchevik au […]

  6. Franc de Gauche
    http://www.lejournaldepersonne.com/2013/03/franc-de-gauche/
    On voudrait faire passer le leader du front de gauche pour un antisémite
    C’est la der des ders, pour pourrir l’atmosphère…
    Et rendre le climat un peu plus délétère.
    C’est la gauche qui se coupe l’aile gauche pour ne plus se sentir dans l’obligation de prendre son envol.
    La peur de s’écraser peut-être ou d’exploser en plein vol?
    Elle jette l’opprobre sur son propre frère !
    Après avoir renié tous ses repères…
    Il est vrai que les mensonges de la social-médiocratie ne datent pas d’hier…
    Mais tout de même, il y a une limite à la mauvaise foi : la Loi
    La Loi dit : qu’il ne faut pas utiliser son prochain pour réaliser ses propres fins.
    L’instrumentalisation de l’homme par l’homme… est un crime qui n’a jamais profité à personne.
    Déni, reniement et oubli de la vérité.
    Cela s’appelle une calomnie!

    – Antisémite ? Parce qu’il a osé divulguer les fines parties qui se jouent entre nos ministères et les puissances financières?
    – Antisémite ? Parce qu’il a osé rejeter cette partie de lui-même qui n’écoute que ses instincts et refuse d’entendre raison?
    – Antisémite ? Parce qu’il a osé dénoncer la main mise étrangère ?

    Et puis il y a quelque chose de très instructif dans cette insulte … un malus révélateur : on appellera désormais antisémites tous ceux qui s’en prennent à l’argent roi.
    Bizarre… bizarre… comme c’est bizarre!
    Il n’y a pas plus antisémite que cette étrange assimilation
    On appelle ça comment déjà ?
    Une diabolisation !
    J’ai comme l’impression qu’on sous-entend que le diable est sémite.
    Question : lequel des deux protagonistes du jour est à dédiaboliser ?
    Le sémite ou l’antisémite ?
    Je crois que toute la France a déjà répondu à la question :
    L’un des deux camarades ! je vous laisse deviner lequel!

  7. […] empressé d’aboyer avec les loups lorsque Jean-Luc Mélenchon a été flétri par des accusations infâmes, condamnait « fortement les attaques et les calomnies sans fondement à l’encontre de […]

  8. […] C’est le terme que vous utilisez pour commenter l’expression « gratte-papier » que j’ai utilisée pour vous définir. Contrairement à ce que vous semblez croire, ce n’est pas une insulte, c’est un […]

  9. […] pense au blogueur, présent au congrès, qui a écrit le 25 mars dernier : « Le jour où je me suis réveillé antisémite (j’ai pas aimé)« . tu m’étonnes […]

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