J’ai de la chance

Soyons honnêtes, j’ai de la chance. J’ai de la chance d’être né en France. « Être né quelque part », dit la chanson, et naître en France, c’est avoir la perspective de meilleurs conditions de vie qu’un bébé qui naîtrait, lui aussi par hasard, sur l’île de Madagascar.

J’ai de la chance parce que parmi mes compatriotes, je ne suis pas des plus mal lotis. Certes, je suis né du mauvais côté de la barrière des classes, mes parents sont des prolétaires : ils ont vécu et vivent encore de leur travail. Mais je suis né dans une famille de prolétaires « haut de gamme », ou pour employer des termes moins ironiques, des prolétaires instruits. Ceux-là que la propagande capitaliste désigne comme classe moyenne pour mieux la faire s’approprier les chimères de l’ascension sociale, pour en faire des spectateurs du combat de la classe ouvrière. Bref, j’ai eu la chance immense de naître au sein d’une minorité, dans un tout petit pays privilégié. J’ai eu la chance de ne manquer de rien pendant mon enfance, la chance d’avoir accès à l’instruction autant par l’école que par mon arbre généalogique. Quand les copains venaient à la maison, ils étaient impressionnés par la quantité incroyable de livres. Quand j’allais chez eux, j’étais sidéré par l’absence de livres.

Bibliothèque

J’ai fait des études longues, j’ai une licence de mathématiques. Même si je n’ai pas la prétention d’être un mathématicien, même si je complexe bien souvent sur mes connaissances dans cette discipline dont j’ai fait un métier, j’appartiens à une minorité. Quelle proportion sommes-nous, à l’échelle de l’humanité, à comprendre les notions de topologie ou d’algèbre enseignées dans nos universités ? Tant pis si mon propos semble prétentieux, j’appartiens à une minorité intellectuelle. Plus encore, j’ai la chance d’être souvent au contact de personnes qui, de mon point de vue, sont bien plus brillantes que je ne le suis.

Ce que j’ai appris de plus important lors de ce long chemin qui a fait de moi un adulte, c’est une capacité à apprendre par moi-même. Qu’on s’entende bien, je suis incapable d’apprendre seul, sans des maîtres, mais je connais les méthodes efficaces d’apprentissage, pour les avoir éprouvées pendant de nombreuses années. Je n’hésite pas à me plonger dans des lectures arides au premier abord, je sais à qui m’adresser pour apprendre telle ou telle notion idéologique, telle ou telle façon de mener une action politique etc. Plus que tout cela, j’ai acquis la capacité à identifier mes propres besoins ! J’ai de la chance.

Ecole

Si je raconte cela, c’est parce que je constate qu’après seulement 6 mois de militantisme au sein d’un parti politique, j’ai déjà énormément appris sur ce que c’est que militer. J’ai cet avantage, conséquence directe de ce que j’expliquais plus haut, d’arriver avec un bagage idéologique conséquent. J’ai cet avantage de savoir qu’il sera toujours incomplet, que je devrai toujours « apprendre », car qui cesse d’apprendre commence à régresser.

Le problème, c’est qu’on ne construit pas un parti politique avec des hommes et des femmes ayant mes origines et mon parcours. Je ne suis pas représentatif de la classe ouvrière dans son ensemble, seulement d’une portion bien faible de celle-ci. Or, mon parti ne sera pas le parti des ouvriers tant que ses membres ne seront pas issus de leurs rangs, dans toute la diversité de ce qu’est la classe ouvrière. Pour remplir cet objectif de représentativité, voire même de légitimité, nous devons impérativement veiller à former chaque militant, quel que soit son parcours. On peut avoir arrêté l’école à 15 ans, on n’en est pas moins capable d’apprendre, d’acquérir une véritable cohérence idéologique. Ce n’est pas de l’endoctrinement, c’est simplement reconnaître que les plus aguerris d’entre nous n’ont pas le droit de ne pas transmettre leurs connaissances.

Nous ne pourrons pas affirmer que nous avons remporté ce défi tant que les militants issus des couches les plus pauvres de la société ne seront pas un moteur de notre parti. Nous ne pourrons pas non plus le faire tant que nous aurons besoin de statuts imposant la parité en genre. Nous devons arriver à un niveau d’excellence idéologique tel que les femmes prennent sans recours à la « loi » toute la place qui leur revient dans une organisation qui se veut émancipatrice.

manifeste

Nous ne pourrons pas revendiquer légitimement la théorie de l’éducation populaire, qui nous tient tant à cœur, tant que nous ne nous la appliquerons pas efficacement à nous-mêmes. Ce week-end, à Bordeaux, notre parti va changer. C’est à nous, militants, par le mandat que nous avons donné à nos délégués, de faire les choix idéologiques, stratégiques et statutaires à même de réunir les conditions de réalisation de cette exigence de formation.

La formation de chaque militant est un enjeu local autant que national. J’espère que ce congrès sera l’opportunité d’un élan nouveau en ce sens. Ça ne pourra pas être une perte de temps, car apprendre n’est jamais quelque chose d’inutile.

Bonus musical : Roger Waters – Another brick in the wall

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8 réflexions sur “J’ai de la chance

  1. licioula dit :

    Intéressant, mais à côté de la plaque… L’éducation populaire c’est plus de gaver le peuple de connaissances que détient le parti, c’est de donner aux gens les moyens de s’exprimer… c’est pas du tout pareil !!!

    • Arthur dit :

      Je crois voir ce que tu veux dire et je crains un malentendu. Je ne prétends pas que l’éducation populaire prenne les mêmes formes à l’intérieur et à l’extérieur d’un parti. En revanche, former ses propres militants relève à mon sens d’une démarche d’éducation populaire.

  2. partageux dit :

    « mon parti ne sera pas le parti des ouvriers tant que ses membres ne seront pas issus de leurs rangs, dans toute la diversité de ce qu’est la classe ouvrière. » Et un peu plus loin tu parles de la « parité en genre ».

    J’ai l’impression que ton texte est au cœur du problème de la gauche de ces dernières décennies. Et tourne autour sans complètement entrer dans cet énorme problème.

    Lors des assises pour l’écosocialisme François Ruffin appuyait sur le fait que la classe populaire n’est pas représentée dans la gauche. Et François Ruffin de narrer ses aventures de journaliste à la recherche d’interlocuteurs non pas connaissant tel ou tel point précis mais VIVANT tel ou tel point précis. Par exemple la gauche incapable, Confédération Paysanne comprise, de le mettre en relation avec un éleveur de poulets un peu critique du système au moment de l’affaire Doux.

    Et si la parité, la vraie, était d’avoir obligatoirement 60% de chômeurs, ouvrières, intermittents du travail, employées de la grande distribution, caristes, chauffeurs de poids lourd, merchandiseuses et femmes de ménage, maçons et électriciens ?

    Si la vraie parité était en fonction du revenu avec obligatoirement 50 % de gens qui gagnent moins de 1 500 euros mensuels ?

    Si la vraie parité était en fonction de la nature du contrat de travail avec obligatoirement 90% de CDD puisque c’est la proportion actuelle des embauches ?

    Avancer là-dessus serait sûrement avancer à avoir l’oreille de tous ceux qui n’écoutent plus une gauche trop lointaine des préoccupations quotidienne, employant un vocabulaire trop proche de celui des « autres » (économistes, patronat, droite, gauche responsable, media, etc.)

  3. Arthur dit :

    C’est chouette, je vois que je suis pas le seul à penser ça. Ta réflexion sur la question de la parité, je l’ai eue hier lors d’une discussion avec un blogueur de notre connaissance. Et je tenais grosso modo le même discours.

    Je pense qu’il y a deux sujets. Si j’accentue ici sur la formation « interne », c’est qu’il me semble que c’est une des clés (pas la seule) pour permettre une réflexion féconde autant que collective sur la problématique, externe cette fois, que tu soulèves.

  4. Un partageux dit :

    Cette parité à ma façon vaut tout autant pour l’extérieur que pour l’intérieur d’un parti comme le PG. Si les gens portant la parole du PG devaient obligatoirement être à 90% des salariés en CDD, sûr que la musique diffusée dans les haut-parleurs aurait des nuances qui la rendraient plus attractive pour beaucoup de nos concitoyens… ;o)

  5. Socialisme Critique dit :

    Certes, mais que faire? Déjà, comment lutter contre les politiques de dépolitisation? Il nous faudra des décennies avant de réintroduire les classes populaires à la politique, puis encore d’autres décennies pour récupérer la fonction tribunitienne. Quelles tactiques allons-nous employer, alors qu’il y a clairement urgence?

    D’autre part, je pense qu’il est primordial de se placer non pas du côté des ouvriers seuls, mais plutôt du prolétariat dans son ensemble, à savoir tous ceux qui ne sont propriétaires d’aucun moyen de production, mais de leur seule force de travail. Ça fait du monde. Je pense que c’est une base pour créer une alternative politique. Après, sous quelles formes? Est-ce à un intellectuel comme moi de le dire?

  6. Arthur dit :

    Il faut entendre dans mon texte l’expression « classe ouvrière » comme synonyme de prolétariat. Je suis prof dont bien qu’il s’agisse d’une profession intellectuelle, je suis un prolétaire, donc j’appartiens à la classe ouvrière. Ce que je pointe, c’est qu’il ne s’agit que d’une portion, non représentative à elle seule, de la classe ouvrière dans son ensemble.

  7. partageux dit :

    Peut-être faudrait-il dire « classe laborieuse » pour éviter cette éventuelle confusion entre classe « ouvrière » et les seuls ouvriers. (Même si les ouvriers représentent toujours un pourcentage pas dérisoire du monde du travail…) Ou bien parler de « salariés » puisque 94% des travailleurs vivent d’un emploi salarié.

    Un autre problème sémantique pas anodin : tous ceux qui se retrouvent sur le bord de la route, chômeurs au long cours, intermittents du travail trop précaires pour se sentir « travailleurs » ou « salariés », tous ceux qui ne peuvent plus espérer retrouver un emploi pour une raison ou une autre, tous ceux-là ne se sentent plus guère appartenir au monde des salariés/travailleurs.

    Ajoutons-y encore un autre point. Sans un changement radical de société, le plus grand nombre ne peut plus espérer obtenir un emploi dans des conditions normales (CDI, salaire décent, etc.) L’unique espoir réside dans la débrouille individuelle qui en laisse au bas mot 90% sur le bord du chemin. Si on ne propose pas des mesures réellement radicales (par exemple cela pourrait être la semaine de 25 heures) il ne faut pas s’étonner de la désaffection de gens pas stupides qui savent très bien que des changements cosmétiques ne changeront pas leurs vies.

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