Abolir la prostitution, provoquer ma consternation

Ils sont nombreux, dans mon camp, à souhaiter abolir la prostitution. Ça m’embête d’autant plus que ce sont de bons camarades, loin d’être des idiots. Et voir des camarades se ridiculiser par une ineptie intellectuelle, ça me fait de la peine. Qu’on s’entende bien, je n’ai pas à proprement parler de position sur la prostitution. Je n’y ai jamais eu recours, ni comme fournisseur d’un « service », ni comme client, et je n’ai pas la prétention de donner mon avis sur une question que je ne maîtrise pas. Ce qui me gêne, c’est le terme d’abolition.

Il y a dans cette notion un idéalisme tout hégélien, cette volonté de dériver des concepts en faisant fi des réalités matérielles. Je m’explique. Abolir, c’est supprimer, abroger. Dans les conditions actuelles, abolir la prostitution est une impossibilité matérielle. Par conséquent, militer pour l’abolition de la prostitution est un hochet vaniteux.

Les projets à la con.

Les projets à la con.

On a pu abolir les privilèges et deux siècles plus tard la peine de mort, parce que cela renvoie à des actes politiques concrets. Ceux qui ont aboli les privilèges ont aussi aboli l’esclavage. Les esclavagistes en rient encore aujourd’hui, quant aux travailleurs des ateliers clandestins de Paris, je doute qu’ils goûtent le sel abolitionniste.

Si on entre dans le détail, il me semble pouvoir distinguer deux problématiques distinctes : la question du proxénétisme et celle de la prostitution à proprement parler. Pour ce qui est du proxénétisme, des lois existent pour le combattre. On pourra discuter de leur efficacité, regretter leur manque de portée, mais il est malhonnête de voir une soi-disant tolérance envers le proxénétisme : c’est un délit puni par nos lois. Les abolitionnistes s’intéressent donc nécessairement aux formes de prostitution se situant hors du cadre du proxénétisme. Je ne crois pas à la notion de prostitution choisie : une aliénation ne peut pas être volontaire, c’est une illusion servie par et pour ceux qui sont déjà des esclaves. Je pose donc une question (et pour le coup, en toute naïveté !) : vouloir abolir la prostitution, n’est-ce pas vouloir abolir une deuxième fois l’esclavage ?

Avec les Dupondt, abolissons la gravitation !

Avec les Dupondt, abolissons la gravitation !

En somme, militer pour « l’abolition » de la prostitution est définitivement vain, une chimère idiote, rien de plus. Cela ne signifie pas que la prostitution et plus encore le proxénétisme ne doivent pas être combattus. Par quels moyens ? Je l’ignore, et je répète ce que j’écrivais plus haut : je ne sais pas jusqu’à quel niveau ce combat doit être mené. Bien d’autres en parleront mieux que moi, je leur cède volontiers la parole. Mais par pitié, abandonnez ce terme imbécile qui n’a qu’une seule vocation, la moquerie de Marx à l’égard des jeunes hégéliens, lorsqu’il affirmait que ceux-ci aboliraient les lois de la physique si cela leur était possible. On abolit ce qui peut l’être, on combat le reste.

Bonus musical : Trust – Palace

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6 réflexions sur “Abolir la prostitution, provoquer ma consternation

  1. Socialisme Critique dit :

    Je pense qu’il s’agit juste d’un problème sémantique. Les abolitionnistes (dont je fais partie) se placent dans une continuité, celle du XIXe siècle, où les opposants à la prostitution se proclamaient les héritiers des anti-esclavagistes. Et donc de ceux qui avaient aboli l’esclavage.

    Evidemment qu’abolir un phénomène social n’a aucun sens. Tout le monde sera d’accord avec toi. Par contre, pénaliser le client a un vrai sens, cela peut être mis en place rapidement. Alors appelons-nous « pénalisateurs » de la prostitution? Le fait est que ça marque moins que le terme d’abolition… Et c’est là aussi la difficulté.

  2. L’abolition de la prostitution consiste à interdire juridiquement la prostitution
    La prostitution est une activité consistant à échanger des relations sexuelles contre une rémunération.

  3. rudypierron dit :

    Que penses-tu de l’association internationale des travailleurs de Marx, Bakounine et Proudhon déclarant vouloir l’abolition du salariat? De la Charte d’Amiens fondant le syndicalisme français?

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