Je suis casse-pieds et je le vis bien.

« Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre et fantôme sans os :
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. »

Pierre de Ronsard

Aux deux femmes à qui j’ai écrit des lettres d’amour.

Quand je suis témoin d’engueulades entre militants dont je suis le plus proche, voire quand j’en suis acteur, il y a ce thème récurrent qui sonne comme un grief impardonnable : « Il connaît très bien le sens des mots et ne parle ni n’écrit au hasard, (…) s’il avait voulu dire ceci, il aurait écrit cela ». Toi qui me lis, ne vois pas dans cet argument un quelconque effet de tribune, car les mots et les syntaxes ont un sens, une fin que les militants aguerris maîtrisent parfaitement : dans chaque phrase, une arrière-pensée.

C’est en étudiant ce sonnet de Ronsard au lycée que j’en ai pris conscience, aidé par un prof qui a su me faire apprécier les textes les plus pénibles, à l’exception notable de Manon Lescaut (faut pas pousser). Ce poème, je l’ai lu une première fois, et comme mes camarades, j’y ai vu une déclaration d’amour qui pète grave sa daronne et même que je me demande si un truc pareil me permettrait de sortir avec la belle Sophie. Et puis on a analysé le texte. Et je me suis dit que pour les lettres d’amour j’allais chercher une autre référence. Parce que si on lit attentivement le texte, la traduction par mon frère Jirimi donnerait quelque chose du genre : « C’est quand même swag de coucher avec Ronsard vu que je suis juste un true hipster. Profite tant que tu as un petit cul parce qu’après je serai peut-être mort, mais toi tu seras moche. » Classe le mec, non ?

Je te récite un poème, et après, est-ce que tu baises ?

Plus sérieusement, le dernier vers est particulièrement instructif. C’est sur l’idéologie du Carpe Diem que s’appuie le monsieur. Comme si la destinataire du poème était condamnée à ne jamais connaître de meilleure opportunité que celle de goûter les performances sexuelles d’un vieillard jouissant d’une notoriété – et d’un talent – certains ! Carpe Diem, cette locution qui, de générations en générations, fait la joie des journaux intimes d’adolescentes et des étudiants glandeurs, cet aphorisme qu’on n’ose pas critiquer de peur de passer pour un rabat-joie, c’est un poison idéologique. Qu’est-ce que cela signifie au juste, que de « profiter du jour ». Plus précisément, qu’est-ce que cela implique ? Faire le choix de l’insouciance du quotidien, ce n’est pas simplement choisir la posture optimiste qui consiste à savoir apprécier ce que peut offrir la vie, c’est davantage qu’une classique philosophie hédoniste. Carpe Diem, c’est surtout se limiter à être sujet et jamais objet du monde. Autrement dit, c’est refuser de se penser et de penser le monde dans lequel on vit, et par conséquent c’est renoncer à se projeter dans l’avenir.

Puisqu’un renoncement en amène un autre, on renonce alors à remettre en cause sa condition. Apprendre à se satisfaire de ce que l’on a, c’est apprendre à ne plus désirer. Ce n’est finalement pas un hasard si « Le Roi Lion » a été un des plus grands succès récents de Disney (j’assume le terme « récent », dans la mesure où je considère comme « récent » l’album Tragic Kingdom de No Doubt, mais je digresse inutilement). Dans ce film, Carpe Diem prend sa forme suprême en devenant Hakuna Matata. Traduction : « Si tu veux être heureux, accepte ta place dans la société et fais en sorte de t’y conformer. »

Le meilleur moyen pour la classe dominante de pérenniser son pouvoir, c’est de produire une propagande qui fasse des opprimés les plus fervents défenseurs du système. La construction idéologique du Carpe Diem, parodie d’un stoïcisme joyeux, relève des mêmes éléments de propagande que la glorification de la société de consommation, la notion de classe moyenne ou le rêve américain. Ce sont des hochets destinés à éroder la conscience de classes.

Ceux qui refusent cette chimère passent souvent pour des rabats-joie, des empêcheurs de s’amuser en rond. Je dis que nous sommes au contraire les plus joyeux, car nous aimons la vie au point de refuser l’injustice. Choisir de s’engager en politique, c’est un acte philosophique, et si on passe pour les casse-pieds dans les réunions de famille, il ne faut pas oublier que l’engagement d’un militant de base n’est pas un jeu. D’ailleurs, on peut se montrer bien plus dur avec les nôtres, en particulier nos dirigeants, quand ils se mettent à dire et écrire n’importe quoi pour leur jouissance narcissique d’exister. Notre cause est collective, elle nous dépasse autant qu’elle nous permet de nous dépasser. Ceux qui l’oublient n’ont aucune excuse.

Merci à Pierre et Jérémie pour l’aide apportée.

Bonus Loubianka : Dans 2 jours, on commémore le décès de Staline ! Vivent les purges !

lhumanitc3a9-staline-que-nous-aimons-communisme

Bonus vidéo : Agora Fidelio – 10h17

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3 réflexions sur “Je suis casse-pieds et je le vis bien.

  1. Jacky dit :

    Faut ps exagerer, un ptit Carpe Diem de temps en temps, ça fait pas de mal non plus, hein ? 😉

  2. […] avec ses « poussins », ses « cadets », ses « seniors » et ses « vétérans ». Je l’ai écrit récemment, ce projet que nous portons nous dépasse, et dépasse nos âges et nos parcours personnels. […]

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