Papa, Bordeaux, L’Histoire, le PG…

À Jean-Claude, à ma famille.

Ce billet est divisé en deux parties indépendantes. Et parce que je maîtrise le suspense comme personne, on comprend à la fin pourquoi l’ensemble est regroupé dans une seule note.

1ère partie : Papa

C’est à celui dont le prénom est pour toujours « papa » que je dois presque tout. Sa pédagogie à mon égard était curieuse. Certains y verront « l’embrigadement de la jeunesse » caractéristique des « idéologies totalitaires ». Ils peuvent aller se faire voir, réfuter leurs arguments reviendrait à leur accorder une importance qu’ils n’ont pas. Bref, « papa » n’a jamais beaucoup vulgarisé son propos. Des notions comme la lutte des classes ou le capitalisme libéral, il les évoquait avec moi quasiment de la même manière qu’avec un adulte. J’imprimais les mots, les expressions, sans forcément les comprendre immédiatement, comme des éléments de réflexion à approfondir plus tard. La force de la méthode résidait dans les exemples. C’est fou ce qu’on peut expliquer comme notions théoriques en s’appuyant sur des applications de notre quotidien ou sur des métaphores amusantes.

Je ne compte pas les heures passées à discuter, quelques années plus tard, sur ce qui s’est imposé comme notre sujet de discussion fétiche : la révolution française. Chaque prise de position, chaque acte politique, chaque date de la période a été longuement décortiquée par nos soins. C’est ce qui a vu émerger nos premières divergences. C’est là que j’ai découvert cette force du débat contradictoire qui permet d’avancer. Ces divergences, en dépit de mon handicap intellectuel dans nos affrontements ( soyons humbles : je ne suis pas prof d’histoire, lui oui!) nous ont tous les deux nourris, nous ont permis d’affiner nos analyses. Et donc de grandir politiquement, car l’intérêt philosophique de l’Histoire est précisément de nous aider à faire l’analyse de notre présent.

Mes convictions n’ont depuis eu de cesse de se transformer, se modifier, se nuancer, au gré des lectures, des rencontres et de la réalité du quotidien. Mais aujourd’hui encore, nos convictions sont le plus souvent convergentes. Il est le premier de ceux qui font ma fierté d’être ce qui, dans la bouche des benêts et des ordures, est une insulte. Ma fierté d’être un communiste.

2ème partie : Le « Parti »

Qu’est-ce que c’est, mon parti ? Il y a ce que j’en dis en interne : beaucoup de mal. Il y a ce que j’en dis publiquement : quasi-exclusivement du bien. Pas question de donner à nos adversaires des armes supplémentaires pour nous attaquer. C’est ce qui fait que les partis ont si souvent une image dogmatique, à la manière d’églises. On tient la ligne, tout simplement, même quand on la conteste personnellement. Alors vu de l’extérieur, on a vite l’impression d’avoir affaire à une bande de moines-soldats sans esprit critique. Sachez que vous ne verrez jamais le meilleur d’un militant politique sur internet. Ce qui fait notre valeur, vous le rencontrerez plus facilement dans les manifs, dans les rassemblements de soutiens aux salariés en lutte, dans les discussions que vous aurez avec nous autour d’un café, dans la chaleur d’un bistrot, ou dans le froid d’une diffusion de tracts en hiver, si vous prenez le temps.

L'affiche rouge

Surtout, on ne peut pas intervertir deux militants d’un claquement de doigts. Quand nous avons choisi de prendre notre carte, nous sommes arrivés dans cette maison commune avec un passé propre, des expériences uniques, etc. Il y a les nouveaux, dont je fais partie, il y a ceux qui militent depuis des années. Il y a les fonctionnaires, les ouvriers d’usine, les étudiants, les « cadres », les chômeurs etc. Il y a ceux qui ont l’expérience de l’action de terrain, ceux qui ont la vision politique « théorique », il y a ceux qui allient les deux. Il y a ceux qui maîtrisent parfaitement les enjeux, il y a ceux qui se forment, ceux qui militent en passant, ceux qui y laissent leur santé… Il y a ceux, enfin, qui ont les dents longues et peu importe le fond. Ces derniers m’amuseraient si combattre leurs ambitions néfastes n’était pas un gâchis de temps et d’énergie.

Souvent, les uns agacent les autres. Les plus rompus aux discussions théoriques déplorent le manque de « culture » des autres, les plus actifs regrettent de se sentir si souvent abandonnés des leurs, on se déchire sur les stratégies, on y ajoute à l’occasion des rancœurs personnelles. Une addition de contrariétés qui font que, si on tient compte de la situation désastreuse dans lequel se trouvent les travailleurs d’aujourd’hui, il est rarement plaisant de militer.

La place de la Bourse, à Bordeaux

La place de la Bourse, à Bordeaux

Heureusement, ces écueils sont notre principale force si on fait le pari de l’intelligence collective. J’en veux pour preuve cette réunion fleuve, la semaine dernière, dont l’ordre du jour était de travailler les amendements au texte d’orientation que mon comité proposerait dans le cadre des débats qui auront lieu le mois prochain, lors de notre congrès à Bordeaux. Beau mélange à observer ce soir là. Certains manient avec aisance les théories marxistes, d’autres ont simplement en eux cette haine de l’injustice sociale dont nous sommes tous les témoins. Si les premiers étaient condescendants, la discussion tournerait court. Mais presque six heures de réunion démontrent que cela ne s’est pas produit. Il ne suffit pas de réciter son Lénine comme un curé rouge. Les moins familiers de ces lectures nous apportent un regard neuf, usent de leur bon sens pour pointer des questions de fond. On débat, on fatigue, on n’est pas d’accord, mais on avance. Tous les amendements ne sont pas adoptés à l’unanimité, mais la majorité est à chaque fois forte, car nous avons pris le temps de discuter pour convaincre. Détrompe-toi, ami qui nous voit de loin. Nous ne campons pas sur nos positions, nous cherchons toujours à faire preuve d’ouverture d’esprit.

Je suis heureux du travail accompli ce soir-là avec mes camarades. Je le suis d’autant plus que ceux-ci m’ont fait l’honneur de me choisir comme délégué pour les représenter à Bordeaux. Comme un symbole, papa n’habite pas très loin de cette ville où j’ai moi-même vécu 5 ans. Ce sera l’occasion de le saluer.

Noir désir : La chaleur

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8 réflexions sur “Papa, Bordeaux, L’Histoire, le PG…

  1. émouvant…. Au point que pour une fois, je ne sache pas quoi dire, ou écrire. C’est rare.Touché. merci monsieur.

  2. Fanfan Bacqué dit :

    Ah ben là …….que dire , je suis sans voix !!!!! Tu as mis le doigt avec élégance, sur tout mon ressenti de militante ( et par dessus le marché, j’ai la même histoire que toi, avec mes parents …..) et çà……c’est assez rare pour être souligné . Touchée mais pas …….coulée 😉

    Fanfan.

  3. Jeanne DAUBEZE dit :

    Du vécu, du cœur et de l’intelligence. Touchée parce que j’ai grandi dans la discussion permanente moi aussi et que comme toi ça m’a forgée. Bravo pour la manière dont tu décrits l’échange  » à l’intérieur ». Garde ce regard lucide et acéré – tu es bien parti pour.

  4. Lilly54 dit :

    Tout y est ! Criant de vécu, vécu d’hier et vécu d’aujourd’hui à bien des nôtres semblable. Efforçons-nous à notre tour de transmettre à nos enfants ces valeurs qui nous sont venues de nos pères et de nos anciens. Toujours relever la tête en pensant à leurs combats qui restent ceux de notre classe. Chapeau bas camarade pour tout ce qui transparaît sous ton écriture.

  5. Arthur dit :

    Merci pour tous vos commentaires ! 🙂

  6. […] accomplir celle-ci avec honnêteté que je suis en phase avec la ligne défendue par mon comité. J’en ai déjà parlé, nous avons fait à Montreuil le pari de l’intelligence collective, le pari de construire […]

  7. […] ne suis pas des plus mal lotis. Certes, je suis né du mauvais côté de la barrière des classes, mes parents sont des prolétaires : ils ont vécu et vivent encore de leur travail. Mais je suis né dans une […]

  8. […] parti. Sans entrer dans les détails, je me contenterai de réaffirmer ce que j’écrivais ici il y a quelques semaines : ce n’est jamais une erreur de parier sur l’intelligence […]

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