Carte postale de vacances.

L‘auteur de ce blog se lève, s’étire et constate que ses bras touchent le plafond , se rassoit puis jette un œil un peu torve sur les copies des 5°6. Il se demande s’il est véritablement en vacances, allume sa première cigarette de la journée. C’est un prof.

Introduction alternative :

Cette élève de 4°3 : Monsieur, ça sert à quoi, ce qu’on fait ?

Lui : À rien.

Cette élève de 4°3 : Mais en vrai ? Ça sert à quoi ?

Lui : À passer le temps en attendant de mourir.

Cette élève de 4°3 : …

Mon métier est une vocation paraît-il. C’est bien, les vocations, ça évite d’évoquer les sujets qui fâchent. Quand ton métier n’est pas vraiment un métier, ça évite d’être vindicatif sur les conditions de son exercice ou sur la qualité de la rémunération.

Mon métier est le plus beau métier du monde, paraît-il. Et cette simple affirmation prouve de manière logique que les profs sont une sacrée bande de branleurs, pour être si souvent en grève sans mesurer leur chance. En plus, ils ne travaillent que 18h par semaine… en vertu d’un décret de 1950 selon lequel à une heure de cours correspond 1h30 de travail en amont ( préparation de cours, formation …) et en aval (correction de copies …). Tu comprends pourquoi on a plus de vacances que toi ? Je dis ça, je dis rien.

Mon métier se donne pour mission de former des citoyens, paraît-il. Mais dans une société de chômage de masse, on le rend responsable de l’échec de toute une société. Combien de fois ai-je entendu que si trop de jeunes ne connaissent pas l’accès à l’emploi, c’est parce qu’ils n’ont pas été correctement formés par l’école. Ce n’est pas l’école de la République qui nous emploie aujourd’hui, c’est l’école du Medef, qui réclame que nous sous-traitions une formation dont le patronat refuse aujourd’hui de s’acquitter, en dépit du code du travail, supposé garantir ce droit à la formation continue.

Mon métier est de faire réussir tous les élèves, sans tenir compte des conditions sociales de l’enseignement ou de l’apprentissage. Il faut que chaque enfant obtienne le brevet, le bac, et tant qu’à faire un diplôme universitaire. Et pour ça, on est prêt à tout, assouplir les consignes de corrections des examens ou mépriser les savoirs classiques. Un cours d’espagnol, aujourd’hui, doit apprendre à l’élève à draguer dans les bodegas de Benidorm. La civilisation latino-américaine : on verra si on a le temps. Le latin : plus personne ne le parle. Les mathématiques : du moment que les élèves comprennent à peu près la proportionnalité, tout va bien. Les arts : certains élèves de mon collège n’ont pas de prof depuis la rentrée, personne ne réagit.

Calvin & Hobbes

Mon métier échoue jusque dans cette mission simple : bousculer les certitudes et créer les conditions de l’émancipation. Armée de fonctionnaires, nous faisons effectivement fonctionner un État qui n’a de cesse d’opprimer la classe ouvrière. Faute de moyens, faute de projet sérieux, nous ne créons que l’illusion de l’émancipation et la reproduction sociale des inégalités.

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5 réflexions sur “Carte postale de vacances.

  1. Ce que tu dis de ton métier est tout aussi valable pour le mien, et celui de bien d’autres… La rgpp est passée par là, les évaluations purement quantitatives, qui ne tiennent compte que de ce qui peut être chiffré, et pas de la qualité de ton enseignement, comme de mon accompagnement d’adultes handicapés, dans des conditions qui frisent le scandale permanent. Mais nous ne céderons pas au découragement : un autre monde est possible, et d’autres vont avec nous tenter de bousculer ce vieux monde qui court à sa perte, alternant les responsabilités de cette défaite… collective. Courage !

  2. Bestlaf dit :

    Au-delà de la question du contenu des enseignements, l’Etat a magnifiquement bien réussi son opération de gestion comptable, notamment en faisant assumer toute une partie des suppressions de postes de vacataires ainsi que la réforme des filières techniques par des personnels administratifs déjà débordés, et qui se retrouvent en première ligne face à la colère légitime des enseignants face à des réformes plus comptables que pédagogiques. Les « affrontements » se font alors dans les lycées, et non pas face au rectorat et au ministère pourtant responsables de la situation. Et les lycées continuent tant bien que mal de tourner, au prix de gens qui y passent plus de 60 heures par semaine, et reviennent pendant leur vacances pour rattraper le retard accumulé. Le tout évidemment au mépris de leur vie de famille…

    Sinon, pour ce qui est du rôle émancipateur de l’enseignant, si le système actuel ne lui donne que très peu de place, quelques exceptions croisées en chemin peuvent fortement infléchir un parcours. Ainsi de mon prof de collège, qui le premier nous a appris à décrypter les images et les films, et notamment les reportages sur notre cadre de vie, la banlieue parisienne… Ou de cet enseignant de lycée, qui prolongea cette sensibilisation aux images, et nous incita à profiter de rabais offert par le Diplo sur une commande groupée de leur atlas. Premier contact avec une vrai presse de gauche pour moi, et je pense la quasi-totalité de mes autres camarades. Qui se démena également pour emmener les élèves dans les musées, à l’opéra, aux Archives nationales, Bibliothèque de l’Arsenal, etc. Et mine de rien, c’est en grande partie grâce à lui que j’en suis arrivé là aujourd’hui…

    • babelouest dit :

      Bestlaf, c’est ce que fait mon fils, en tant qu’animateur culturel. sensibiliser les élèves de lycée aux musées, à la musique dans le sens large, au théâtre avec des cours d’impro, au cinéma en allant voir des films qui valent le coup, ou en tournant ensemble de petits films… excepté que maintenant il a deux lycées à « couvrir », par restriction de postes. Cela devient intenable, même avec 44 heures/semaine. Il en fait bien plus naturellement.

      En revanche, il est gratifiant, en fin d’année, de voir les élèves venir le remercier.

  3. […] parlais la dernière fois de système éducatif, et je déplorais son assujettissement progressif au MEDEF. Deux événements […]

  4. Muriel dit :

    Bien d’accord avec toi, et donc de plus en plus déprimée, ou désespérée. Je pense presque chaque jour à rendre mon cartable, mes copies, mes préparations de cours, mes vacances et tout ce temps libre que l’on m’envie et que je n’ai pas – je suis en train de corriger des copies, moi aussi, le fiston à la crèche pendant mes « vacances » ! L’argument de la vocation, pour faire passer la pilule des conditions de travail et de la rémunération, commence à faiblir, puisque, comme tu le dis, notre métier échoue et ne crée que de l’illusion…

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