Radiohead @Bercy – 10/12/12

Pour ceux que j’aurais croisés s’ils m’avaient prévenu de leur présence !

Que de concerts depuis un peu plus d’un an que je vis à Paris. En cette soirée de vendredi, après deux semaines fatigantes qui m’ont pas mal éloigné de l’écriture, un début de crève qui n’a rien arrangé, je me complais à en faire un petit bilan. Quelques très bons moments, avec Kasabian au Zénith, Shaka Ponk à l’Olympia, Green Day à Rock en Seine ou encore Thiéfaine à la Fête de l’Huma. Mais au bout du compte, je n’ai pas encore vécu de ces spectacles qui restent gravés dans les mémoires. Rien de comparable au concert de Placebo à Lille le 12 avril 2001, ni à celui de Muse à Bercy le 18 novembre 2003. Bercy, justement, c’est là que je me rends ce soir, pour y voir un groupe découvert alors que j’étais en Seconde 4 au lycée Picasso. OK Computer, grâce à toi, j’en ai dragué des lycéennes, puis des étudiantes. Mais pas que. Grâce à toi, j’ai appris à jouer de la guitare sans overdrive ni distorsion. C’est bien de Radiohead dont je parle, un des derniers groupes qui soit parvenu à connaître un succès planétaire tout en conservant son intégrité artistique, en s’autorisant toutes les prises de risque, presque toujours avec talent. Je me souviens de la première fois que j’ai entendu Everything in its right place, un matin sur France Inter, en sortant de la douche. Je me souviens de la veille de mon oral de latin au bac, où j’avais dit à ma sœur : « C’est trop tard pour réviser, en revanche Radiohead vient de sortir Amnesiac, si tu me conduis au magasin aujourd’hui, ils auront peut-être encore l’édition collector ».

Amnesiac, l’édition collector

L’enjeu est donc de taille, surtout après la soirée cauchemardesque de Muse à l’Olympia. Cette fois, le lieu est moins accueillant, et avec l’amie qui m’accompagne, nous déplorons l’absence de vestiaire et pire, nous nous demandons où est ce putain d’accès à la fosse. Un concert de Radiohead assis, c’est hors de question ! Bercy, je n’y ai pas mis les pieds depuis 2003, et pour des raisons évidentes, ça ne me manque pas tellement. Quiconque aime la musique live sait que la qualité du son y est telle que c’est probablement le pire endroit où aller voir un concert à Paris. Qu’importe, quand c’est le seul choix proposé, on fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Bref, nous y voilà, avec cette vieille amie à qui je pardonne plus facilement de militer à l’UNSA depuis que je sais que j’ai un copain cédétiste. Le public est plus âgé qu’aux derniers concerts auxquels j’ai assisté, cette fois je fais partie des plus jeunes. Autour de moi, la foule entre 25 et 40 ans est moins agitée que pour un concert de Shaka Ponk, du genre à pratiquer la douce rébellion. Malgré les interdictions, l’espace est vite enfumé par nos cigarettes. Il faut dire qu’il n’y a pas de quoi sanctuariser Bercy. On papote, assis, on attend fébrilement.

Bercy, cette salle qu’on évite autant que possible.

Les lumières s’éteignent une première fois pour offrir la scène à Caribou, groupe d’électro-bruit dont la présence m’insupporte rapidement. C’est toujours pareil avec les premières parties. Soit c’est chouette et on regrette que ce soit si court, soit c’est pénible et on attend en trépignant d’entendre « This is our last song. » Je resterais les bras croisés si ce vomi musical ne me contraignait pas à me boucher les oreilles. Je ne m’en formalise pas, je sais d’expérience qu’une première partie n’engage en rien la prestation à venir.

Les lumières se rallument enfin, le temps des derniers réglages de balance et de mise en place d’artifices visuels. Quand les lumières s’éteignent pour la deuxième fois, sous la clameur de 18,000 personnes, c’est justement cette mise en scène visuelle qui me frappe en premier. J’apprécie la performance musicale, bien sûr, mais sans surprise, Radiohead entame son set par des chansons récentes, que je n’ai pas ou peu écoutées, leurs deux dernières productions m’ayant laissé, il faut bien l’avouer, de marbre. Je ne suis pas encore tout à fait « entré » dans le concert, un géant me bloque la vue de la scène, alors je regarde un peu au dessus, et suis immédiatement conquis par ce qui se joue. Une dizaine d’écrans, comme des petites toiles, sont suspendus au dessus des musiciens, les prises de vue sont parfaites, les mains de Phil Selway tenant fermement ses baguettes, la tête de la basse de Colin Greenwood, l’éternelle mèche de son frère Johnny, l’œil à moitié fermé de Thom Yorke. On se croirait au Louvre, à ceci près que les couloirs de la renaissance italienne sont surchargés par trop de toiles. Ici, la proportion est parfaite.

L’image, à la hauteur du son…

Très vite, avec l’aide du batteur de Portishead, présent en tant que musicien additionnel sur la tournée, Phil Selway déclenche ces percussions caractéristiques de There, there. Ed O’Brien a lui aussi troqué son médiator contre des baguettes, Thom Yorke le remplaçant à la guitare. La puissance de la chanson me frappe comme elle m’avait frappée dès sa première écoute. Je revois ce vieil ami, il y a près de dix ans, m’apprenant les bases de cette chanson, et j’entre dans une espèce de transe, solitude heureuse au milieu d’une foule conquise. « We’re all accidents, waiting to happen… » Je bondis comme un cabri, j’ai les larmes aux yeux.

Dès lors, je réclame que ne soient jouées que des chansons antérieures à l’album Hail to the thief. À la fin de chaque chanson, je me tourne vers ma complice du jour : « Et maintenant, Paranoid Android ! » Je ne suis pas exaucé, mais je redécouvre avec la joie du live certains morceaux qui me paraissaient fades dans leur version studio. Et puis, malgré tout, les musiciens d’Oxford ne sont pas avares de titres plus anciens. J’entends alors cette ligne de basse lancinante, un peu haletante, comme hachée par les interférences d’une mauvaise radio. Je deviens incontrôlable : « Oh putain ! The gloaming ! » À ce stade, je passerais inaperçu à une réunion d’autistes. Cette chanson a sur moi l’effet d’un bon vieux buvard à l’ancienne. À voir Johnny Greenwood s’amuser avec son Mac, j’ai peine à affirmer que c’est du 100% naturel, mais presque.

Et puis très vite, on fait un nouveau saut dans le temps, avec  I might be wrong, suivie de près par You and whose army. Cette fausse musique douce. On rentre à mes yeux dans ce que Radiohead a produit de meilleur, la parfaite synergie des instruments classiques avec le potentiel électronique. Ce jour où Radiohead a contribué a inventer le post-rock, invention stylistique qui serait heureuse si seulement ils n’étais pas seuls à la maîtriser ! Mais le plus inattendu est à venir. Les premières mesures suscitent mon étonnement, pour ne pas dire circonspection, mais le doute est vite dissipé. Ce n’est pas un vieux tube racorni, mais bien une chanson écoutée mille fois qui vient de démarrer : Planet Telex, le morceau d’ouverture de leur deuxième album, The Bends, sorti en 1995. Passé ce moment unique, je fais à ma voisine la réflexion que la voix de Thom Yorke n’a rien perdu de sa qualité. Elle me rétorque à juste titre qu’elle s’est au contraire améliorée.

The Bends – 1995

On n’a pas le temps de souffler qu’on retrouve l’album Kid A, avec le très célèbre National Anthem, moment de pure musique électronique. Cette ligne de basse brutale, violente s’associe à une voix fragile qui sonne comme un appel au secours. On en prend plein les oreilles et plein les yeux, le souffle est coupé, et on peine à le retrouver, tant les artistes sur scène, eux, n’en manquent pas. Je réclame à nouveau Paranoid Android, puis j’assiste à un énième changement d’instruments. C’est alors que je vois Thom saisir une guitare acoustique. « Ah ». Johnny récupère sa fameuse Telecaster. « Ah ». Thom regarde le public. « Ah ! Ah ! Ah ! » Ça y est. La foule désormais en délire est prête à reprendre en chœur la plus belle chanson écrite dans les années 90. Six minutes d’une dissertation musicale en trois parties. Et 18,000 personnes à l’unisson. Et les créateurs de cette bombe le savent bien, décidant alors de quitter la scène. J’ai presque envie de dire Coïtus Interruptus, et ils ont bien raison.

Quand ils reviennent, on se dit que seul un morceau de OK Computer peut décemment succéder à Paranoid Android, et eux-mêmes semblent l’avoir compris. Alors les larmes à nouveau nous coulent des yeux, pour la montée en puissance d’Exit Music. « And now, we are one, in everlasting peace… » Encore quelques morceaux, on les croit repartis pour deux heures de concert, ils quittent à nouveau la scène, la réinvestissent, la quittent après avoir interprété Everything in its right place, puis se décident à nous dire une dernière fois au revoir au son joyeusement pop de Idioteque.

Voilà, j’ai vu Radiohead. C’était la première fois. 2H30, c’était trop court. J’en ai plein les yeux, plein les oreilles surtout. Dès que j’en ai l’occasion, je remets ça.

Bonus : La set-list du concert.

  1. Lotus Flower
  2. Bloom
  3. There, there
  4. The daily mail
  5. Myxomatosis
  6. Bodysnatchers
  7. The gloaming
  8. Separator
  9. I might be wrong
  10. Videotape
  11. You and whose army
  12. Nude
  13. Planet telex
  14. The national anthem
  15. Feral
  16. Paranoid Android

1st Encore :

  1. Exit Music (for a film)
  2. Staircase
  3. Morning Mr Magpie
  4. Weird fishes/Arpeggi
  5. Reckoner

2nd Encore :

  1. Give up the ghost
  2. Everything in its right place

3rd Encore :

  1. Idioteque
Publicités
Tagué , ,

5 réflexions sur “Radiohead @Bercy – 10/12/12

  1. Benoît (@Mc_Chouffe) dit :

    Superbe chronique, sincèrement.
    (un cédétiste qui écoutait justement Cariboo ce jour là)

  2. sebayer dit :

    Ta chronique est superbe sauf le passage sur Caribou. Tu devrais donner une chance à son dernier album qui est exceptionnel.

    • Arthur dit :

      Merci pour ton commentaire. J’ai jamais trop partagé les coups de cœur de Thom Yorke, et là vraiment ce n’est pas ma tasse de thé. Après tant qu’on ne m’oblige pas à en subir davantage, chacun écoute ce qu’il veut ! 🙂

  3. fairy queen dit :

    Même sans mots, tu restes aussi bavard, et brillamment bavard, qui plus est. Merci pour cette chronique d’un concert qui donne envie d’y retourner. Je rajoute juste que le dernier album, que tu n’as pas encore écouté, je pense, et qui m’avait plus qu’interloquée à sa sortie, passe très bien sur scène (Je me permets de te citer : « Mais c’est du Radiohead! »), et même mieux qu’à l’écoute de la version studio. Je plussoie : 2h30, c’est trop court.

  4. […] fait, je n’avais pas ressenti une telle claque musicale depuis ma découverte de Radiohead. Comme chez les rockeurs intellos d’Oxford, on retrouve ce goût de la remise en question […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :